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samedi 12 janvier 2008

Le Silence de la mer

"La lumière dépend des objets qu'elle éclaire"

Le Silence de la mer
Vercors
Editions de Minuit, 1944


Dans la maison de MonPapiEtMaMamie, il y a une bibliothèque magique. Chaque fois que je vais chez eux, je vais fouiner là-dedans, et chaque fois je découvre des livres que je n'avais jamais vus avant.
La dernière fois, c'était toute une série de livres édités par les Editions de Minuit au moment de leur création pendant la deuxième guerre mondiale, création par des résistants et pour éditer des textes de résistants. Il y avait Vercors bien sûr, mais aussi plein d'autres écrivains qui avaient, chacun, pris pour pseudonyme le nom d'une région de France. Pour se protéger d'abord, mais aussi pour montrer que la France résistait.

J'ai donc lu Le Silence de la mer de Vercors dans une édition datant de 1944, toute poussiéreuse, qui sentait le vieux papier, les pages non massicotées, et un peu toutes mal reliées, j'étais toute émue...

C'est le récit d'un homme et de sa nièce qui sont obligés de loger un officier nazi chez eux. Ne pouvant refuser, ils optent pour la résistance passive et décident de ne pas lui parler ni le regarder. De faire comme s'il n'existait pas. Mais l'officier, lui, parle. Il raconte petit à petit, sa vie en Allemagne, sa façon de voir la guerre... Il pense tout haut, explique ses théories sur la littérature française, sur le peuple français.
Peu à peu, le regard du narrateur et de sa nièce change...

Qu'un texte comme celui-là ait pu être écrit et publié en pleine guerre, je trouve ça très ambigu. Je ne pense pas qu'on puisse voir le personnage de l'officier comme un homme bon, naïf et trompé (comme j'ai déjà entendu dire). Enfin, pas uniquement. Ce n'est pas parce qu'on n'est pas brutal que l'on n'est pas dangereux. Cette ambiguité, on la retrouve dans les paroles de l'officier nazi, parfois rassurantes, parfois sourdement (presque inconsciemment) inquiétantes par l'espèce de folie qui en ressort.
Pas facile de démêler les sentiments que le narrateur (et l'auteur ?) nourrissent envers l'Allemagne, envers la guerre, envers cet Allemand-là.

C'est un texte qui se lit très vite, construit comme en crescendo. En tournant la dernière page, j'avais la chair de poule et les larmes aux yeux.

(Assez bon film, qui fait un mix entre Le Silence de la mer 
et Ce Jour-là, une autre nouvelle de Vercors)

jeudi 10 janvier 2008

Simone de Beauvoir

Aujourd'hui, Simone de Beauvoir aurait eu 100 ans.

Je viens de regarder toutes les émissions de ce soir qui lui étaient consacrées, et, je ne sais pas... j'avais envie de dire quelque chose, d'écrire quelque chose, d'exprimer mon admiration.
Simone de Beauvoir, c'est l'auteur qui m'a le plus touchée, le plus bouleversée.
Profondément et durablement.
En lisant ses mémoires, elle m'a fait découvrir ce que je ressentais, ce que je pensais, sans le savoir.

En regardant ce soir, le cinéaste Lanzmann, son compagnon pendant 8 ans, décrire avec frénésie et tumulte comment se passaient les voyages avec elle ("il fallait tout voir !") Le voir s'enthousiasmer : "C'était..." et puis laisser retomber ses mains... baisser la tête... et dire tout bas "... formidable",
je mesure que je n'arriverai jamais à mesurer.
Ce qu'elle a apporté à tant de gens. Et puis à moi.

D'une telle intelligence, d'une telle sensibilité... elle a réussi à me faire sentir la douleur de vieillir, à moi qui ne suis pas encore adulte.

Les dernières pages de La Force des Choses sont parmi les plus belles et les plus émouvantes que j'aie jamais lues.

Alors voilà. Hommage.
Un tout petit peu ridicule aux yeux de certains, sans doute, mais très sincère.

"Oui, le moment est arrivé de dire : jamais plus ! Ce n'est pas moi qui me détache de mes anciens bonheurs, ce sont eux qui se détachent de moi : les chemins de montagne se refusent à mes pieds. jamais plus je ne m'écroulerai, grisée de fatigue, dans l'odeur du foin ; jamais plus je ne glisserai solitaire sur la neige des matins. Jamais plus un homme. Maintenant, autant que mon corps mon imagination en a pris son parti. Malgré tout, c'est étrange de n'être plus un corps ; il y a des moments où cette bizarrerie, par son caractère définitif, me glace le sang. Ce qui me navre, bien plus que ces privations, c'est de ne plus rencontrer en moi de désirs neufs : ils se flétrissent avant de naître dans ce temps raréfié qui est désormais le mien. Jadis les jours glissaient sans hâte, j'allais plus vite qu'eux, mes projets m'emportaient. Maintenant, les heures trop courtes me mènent à bride abattue vers ma tombe. J'évite de penser : dans dix ans, dans un an. Les souvenirs s'exténuent, les mythes s'écaillent, les projets avortent dans l'oeuf : je suis là et les choses sont là. Si ce silence doit durer, qu'il semble long, mon bref avenir !
Et quelles menaces il enferme ! La seule chose à la fois neuve et importante qui puisse m'arriver, c'est le malheur. Ou je verrai Sartre mort, ou je mourrai avant lui. C'est affreux de ne pas être là pour consoler quelqu'un de la peine qu'on lui fait en le quittant ; c'est affreux qu'il vous abandonne et se taise. A moins de la plus improbable des chances, un de ces lots sera le mien. Parfois je souhaite en finir vite afin d'abréger cette angoisse.
Pourtant je déteste autant qu'autrefois m'anéantir. Je pense avec mélancolie à tous les livres lus, aux endroits visités, au savoir amassé et qui ne sera plus. Toute la musique, toute la peinture, tout la culture, tant de lieux : soudain plus rien. Ce n'est pas un miel, personne ne s'en nourrira. Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards, nulle part cela ne ressuscitera."



samedi 5 janvier 2008

Chagrin d'école

"J'y arriverai jamais, m'sieur !"

Chagrin d'école
Daniel Pennac
Gallimard, coll. Blanche, 2007.
304 p.

Franchement, Pennac, il exagère. Quand on est capable d'écrire de bons livres, on est coupable d'en écrire de mauvais !

Bon j'entends déjà les cris de protestation : tu y vas trop fort, son livre n'est pas mauvais !
Certes, j'y vais fort. Mais si le même texte était sorti sous un nom inconnu, est-ce que, vraiment, il aurait eu ce succès ? Evidemment non. Des ventes honorables, peut-être, zéro prix Renaudot en tout cas.

Mais le pire dans tout ça, c'est que ça se voit gros comme le nez au milieu de la figure qu'il n'en est pas fier-fier de son livre, qu'il a eu du mal à l'écrire.
"Voilà qu'à la fin de cette deuxième partie, je m'offre une crise de doute. Doute quant à la nécessité de ce livre, doute quant à mes capacités à l'écrire."
puis plus loin : "Je lève les yeux. Mon regard erre sur le Vercors sud. Pas une maison à l'horizon etc..." et le voilà qui se met à décrire ce qu'il voit de sa fenêtre. Typique. Quand on ne sait pas quoi écrire, on décrit ce qu'il y a devant nous, et on écrit sur le fait qu'on écrit. Parfois ça donne de très jolies choses. Et parfois pas.
Puis, à la fin du chapitre : "arrête ton cirque, remets-toi au travail."
Oui, exactement ce que j'avais envie de lui dire... Sauf que mine de rien, ça lui fait 3 pages. Plus que combien ?

Cette façon de se mettre en scène en train d'écrire, ça avait déjà commencé de m'énerver dans Le Dictateur et le Hamac, mais là vraiment, c'est trop.

"Vous avez vu ? Moi aussi je bloque, et je regarde par la fenêtre au lieu de travailler."
Peut-être qu'il a voulu écrire un livre de cancre pour étayer un peu sa position de "cancre" ?

Et puis cette façon de faire ce dialogue avec lui-même, de s'auto-critiquer pour déjouer la critique qu'il sent venir, c'est fatigant.
"A te lire jusqu'à présent, tu m'avais tout l'air du prof irréprochable, dis donc ! Et que je te sauve tous les dysorthographiques de la création, et que je te remplis tout un chacun de littérature inoubliable..."
Oui, arrivée aux 2/3 du bouquin, c'est effectivement ce que je me disais. Et que tu le dises n'enlève rien au fait que c'est comme ça que tu te poses, cher Mr P.
Dédouanement constant au fil du livre : "ma métaphore vaut ce qu'elle vaut". Ben oui, elle vaut ce qu'elle vaut. Enfin elle n'est pas si mal, ta métaphore, mais soit tu l'assumes, soit tu en trouves une autre. On n'écrit pas un truc pour s'excuser 2 lignes plus loin.

Ca me rappelle mes dissertes faites à l'arrache à la fin desquelles j'écrivais : "Excusez-moi de vous imposer la lecture d'une copie aussi mauvaise que la nuit que j'ai passé dessus..." La prof me répondait gentiment "C'est mon métier..." mais elle me mettait quand même 5. Ce n'est pas parce qu'on se rend compte de la nullité de ce qu'on fait, que l'on est excusé.

p. 294 : "J'arrive enfin à mes dernières pages". Oui, mais ça Daniel, tu le penses peut-être, mais tu ne l'écris pas s'il te plait...

A part ça, quelques très bonne idées pédagogiques d'un professeur impliqué. Et quelques bons passages, notamment sur l'ignorance :  ne pas savoir pourquoi l'on sait, est une forme d'ignorance. (Même s'il est loin d'être le premier à l'avoir dit). Réflexion obligatoire pour tous ceux qui veulent enseigner.
Mais tout ça ne mérite pas un prix littéraire...

C'est d'autant plus dommage que Pennac est un écrivain hors pair, et qu'il faut sur-le-champ lâcher ce que vous êtes en train de faire (me lire donc, mais attendez que je finisse ma phrase quand même) pour aller lire toute la série des Malaussène, qui est génialissime !


J'ai toujours entendu dire qu'il m'avait fallu une année entière pour retenir la lettre a. La lettre a, en un an. Le désert de mon ignorance commençait au-delà de l'infranchissable b.
- Pas de panique, dans vingt-six ans il possédera parfaitement son alphabet.
Ainsi ironisait mon père pour sitraire ses propres craintes. Bien des années plus tard, comme je redoulais ma terminale à la poursuite d'un baccalauréat qui m'échappait obstinément, il aura cette formule :
- Ne t'inquiète pas, même pour le bac on finit par acquérir des automatismes...
Ou, en septembre 1968, ma licence de lettres enfin en poche :
- Il t'aura fallu une révolution pour la licence, doit-on craindre une guerre mondiale pour l'agrégation ?

jeudi 6 décembre 2007

Le Clair et l'Obscur

"Toute pensée contre-pense"

Le Clair et l'Obscur
Jean Paulhan
Gallimard, coll. Les Cahiers de la nrf, 1999
144 p.

Voilà un livre qui m'a fait une jolie surprise : je l'ai pris au pif à la bibliothèque en croyant que c'était de la critique littéraire (vu le titre, qui pour moi représente parfaitement ce qu'est la critique), et en fait pas du tout !
C'est un petit livre très personnel, qui part de deux expériences banales à première vue, que Jean Paulhan a faites dans des circonstances très différentes. Puis qui va loin, très loin.

Pendant la guerre de 14-18, alors qu'il était dans une ruine, au milieu de tirs croisés, impression d'irréalité : les bombes et les tirs deviennent feu d'artifice. Il a cette sensation que tout a été organisé pour lui, que le reste du monde est factice. C'est alors qu'il casse une vitre avec son pied, et que ce geste le fait revenir à la réalité.

Longtemps après, alors qu'il ne veut pas réveiller sa femme qui dort, il allume très brièvement la lumière pour avoir une vision des obstacles, et traverse la chambre dans le noir en essayant de ne pas se cogner. Manoeuvre qui, en le rendant extra-conscient, lui fait redécouvrir tous ces objets trop familiers qu'il ne "voyait" plus depuis longtemps.

Le noir fait donc voir, tout comme l'on sait que trop de luminosité aveugle. Entre le clair et l'obscur, Paulhan opère un va-et-vient permanent. Presque comme un jeu, l'un explique l'autre, l'autre aboutit à l'un.

Paulhan va au fond des choses, tout au fond. Il va même derrière les choses, puis il les retourne, en fait le tour, et revient devant. Ça en serait presque trop, si ce n'était pas d'une telle intelligence. Trop de mises en perspectives peuvent donner le tournis. Mais ici, cela provoque le "décollement" de la réalité. On s'en décolle, ou plutôt, on la décolle de nous.
Car comment penser la réalité alors que l'on en fait partie ? Toute pensée sur la conscience vient précisément de notre conscience : comment penser une chose alors que l'on est nous-même cette chose ?

Cette manière de partir d'un événement tout simple, puis d'en extraire pas à pas toute la substance, toute la signification, la manière de prendre cet événement comme exemple de l'existence du monde extérieur puis comme base d'une réflexion sur la conscience, c'est réellement impressionnant.
A chaque chapitre, on passe à une étape supérieure. A la fin d'un chapitre je me souviens avoir lu "Il y a plus." et avoir pensé "Noooon c'est pas possible, il ne peut pas y avoir plus !"

Et bien si. Et Paulhan finit par revenir sur ce qu'il a écrit au début ("page tant, j'ai écrit ceci"), mise en abyme qui aboutit à la problématique de l'irréductible écart entre mots et expérience, et à l'éternelle question : comment raconter l'"iracontable" ?


mercredi 21 novembre 2007

Boule de Suif et autres nouvelles

"Puisque c'est son métier à cette gueuse !"

Boule de Suif
Guy de Maupassant
Nathan, coll. Carrés Classiques, 2006
120 p.

Et bien non, je n'avais même pas lu Boule de Suif à l'école moi !
Mais comme ça m'est tombé gratos dans les mains et dans une édition trop chouette (merci Nathan et Mme T, vous voyez je fais de la pub), que c'est un texte court qui se lit très vite et très bien, je me suis rattrapée.

Et j'ai été soufflée par l'ironie et la cruauté de Maupassant. Au service de la peinture d'une autre cruauté : celle des "honnêtes gens". Boule de Suif est une prostituée au grand coeur et qui a des principes : elle refuse d'avoir tout contact avec l'ennemi. Toute collaboration, si le mot de sonnait pas anachronique. Or, dans une auberge, son refus de céder à un officier prussien a pour conséquence d'empêcher une dizaine d'honnêtes bourgeois à voyager (fuir serait le mot exact, mais eux disent "voyager"). D'où : conspiration pour la faire céder, avec arguments de la plus haute morale, et foi la plus pure. Navigation chevronnée en pleine casuistique.

Plus j'avançais dans ma lecture et plus je lisais vite : d'abord "non, elle va pas céder, elle va pas céder..." puis "c'est pas possible, elle va se venger, elle va se venger..." et puis bing, la fin.
Le dernier mot - "ténèbres" - reste en bouche avec un goût amer...

Un Duel

Étrange nouvelle qui met en scène un Français, un Prussien et deux Anglais, chacun étant peu ou prou la personnification de son pays. Le Prussien, caricature de mépris, de méchanceté et de sadisme, est pour le coup très envahissant (car envahisseur). Les Anglais, eux, semblent "indifférents à tout, comme s'ils s'étaient trouvés brusquement renfermés dans leur île, loin des bruits du monde."
Maupassant a décidément une dent contre les Prussiens. Du coup il fait dans la catharsis, et se concocte par écrit un duel sur mesure contre son ennemi.

La Mère Sauvage

Autre nouvelle de guerre, assez cruelle. Maupassant y peint le désespoir qui conduit à se venger sur des innocents, coupables de ne pas être de la même nationalité. Autrement dit le cercle vicieux des représailles en temps de guerre. On sent que le patriotisme n'était pas un sentiment simple pour lui.
"Elle les aimait bien ses quatre ennemis ; car les paysans n'ont guère les haines patriotiques ; cela n'appartient qu'aux classes supérieures. (...) Ils ne comprennent pas ce point d'honneur excitable qui épuise en six mois deux nations, la victorieuse comme la vaincue."
De quel côté se place Maupassant ? Difficile à dire.
Et d'autant plus difficile de juger l'"héroïsme atroce" de cette mère.


"Alors on conspira.
Les femmes se serrèrent, le ton de la voix fut baissé,et la discussion devint générale, chacun donnant son avis. C'était fort convenable du reste. Ces dames surtout trouvaient des délicatesses de tournures, des subtilités d'expression charmantes, pour dire les choses les plus scabreuses. Un étranger n'aurait rien compris tant les précautions du langage étaient observées. (...) Loiseau lâcha quelques grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point ; et la pensée brutalement exprimée par sa femme dominait tous les esprits : "Puisque c'est son métier à cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-là plus qu'un autre ?" La gentille Mme Carré-Lamadon semblait même penser qu'à sa place elle refuserait celui-là moins qu'un autre."

mercredi 14 novembre 2007

Gobseck


"La vie est un métier qu'il faut se donner la peine d'apprendre"

Gobseck
Honoré de Balzac
Nathan, Coll. Carrés Classiques, 2007
142 p.


Lire un roman court de Balzac, ça fait bizarre ! 50 pages dans l'édition de la Pléiade, et à peine le double dans cette édition de Nathan pour les lycées, très bien faite ! (et hop un petit coup de pub).

Surprise : on retrouve beaucoup de personnages de plein d'autres romans ! 
Oui, c'est le principe de la Comédie Humaine, je suis au courant. Mais ce récit a été écrit bien avant les autres, et c'est donc étonnant qu'il se situe chronologiquement bien après.
Anastasie par exemple, une des filles du Père Goriot, est devenue Comtesse de Restaud, et a un fils lui-même en âge de se marier. 

Le repérage dans la chronologie est rendu d'autant plus difficile, que ce roman a pris la forme d'un emboîtement de récits. On sait dès le début que Gobseck est mort. C'est donc le roman éponyme d'un personnage qui n'existe plus, mais qui est rendu vivant par la mémoire d'un autre personnage. Le narrateur raconte que Derville raconte l'histoire de Gobseck, dans laquelle Gobseck raconte lui-même une partie de sa vie.

Parenthèse qui n'a rien à voir : quelqu'un a déjà essayé de lire Les Mille et Une Nuits ? C'est illisible d'emboîtements, ce truc ! C'est du poupée-russe-style puissance 40, je me suis tellement perdue que j'ai arrêté.
Fin de la parenthèse. (Vous avez remarqué ? Je m'essaye à la clairitude, à la concisation et à la pas-trop-de-digressionisation)

Gobseck serait donc en réalité une sorte de cellule-souche de laquelle sont partis tous les autres romans. Un concentré de potentialités romanesques.
On y trouve déjà les 2 soeurs Goriot, Derville qui se balladera par la suite dans pas mal de romans (dont Le Colonel Chabert), Mme de Bauséant, la duchesse de Grandlieu que Lucien voudra épouser à la fin de Splendeurs et Misères, et on y parle d'Esther, petite-nièce de Gobseck, ex-courtisane, amante de Lucien et maîtresse du baron de Nucingen, le mari de Delphine Goriot (vous suivez ?)
On y trouve également en substance les figures des dandys (Maxime de Trailles et autres) qui peupleront Illusions Perdues.

On sent par moments que c'est un des premiers romans de Balzac : tous les personnages ont la même manière de parler. Qui est en fait le style de Balzac. La réflexion sur la différenciation des registres, l'oralité de la langue, l'argot (Vautrin), l'accent étranger (Baron de Nucingen), et le jeu avec le lecteur viendra plus tard.

Roman court, donc, mais on saura que chez Balzac, la brièveté n'empêche pas la richesse romanesque. Au contraire.


"C'était en quelque sorte un homme-modèle que le sommeil remontait. Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, il s'arrête et fait le mort ; de même, cet homme s'interrompait au milieu de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin de ne pas forcer sa voix. (...) Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable d'une horloge antique. Quelquefois ses victimes criaient beaucoup, s'emportaient ; puis après il se faisait un grand silence, comme dans une cuisine où l'on égorge un canard. Vers le soir l'homme-billet se changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se métamorphosaient en coeur humain."

lundi 15 octobre 2007

L'Elégance du Hérisson


"L'Art, c'est la vie, mais sur un autre rythme"

L'Elégance du Hérisson
Muriel Barbery
Gallimard, coll. Blanche, 2006
359 p.

Je viens de finir ça, et bon, honnêtement.... c'est mignon mais ça casse pas des briques. On me l'avait mis dans les mains en me disant "Lis ça, c'est gééééniââââl !", et je sais que tout le monde en parle en ce moment, mais je comprends pas trop. Ou plutôt si, je comprends. Pour moi c'est un mix entre Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder, et Ensemble c'est tout d'Anna Gavalda, avec un soupçon d'Amélie Poulain pour relever le tout. Une bonne recette, quoi.

Alors d'un côté, il y a des passages joliment écrits, émouvants même parfois.
Et de l'autre, il y a quand même pas mal de petits trucs agaçants. On a l'impression que l'auteur s'est dit "allez hop, on va faire comme ça, ça marche bien ça."

Tout d'abord, il y a le thème des gens super intelligents à l'intérieur mais dont personne ne s'aperçoit à l'extérieur. Ça, en général, ça marche. Peut-être parce que le lecteur croit être lui-même un super-intelligent méconnu de tous ? Du coup ça facilite l'identification au personnage ? (simple hypothèse personnelle, peut-être que je suis la seule à croire ça, après tout... hihi)
Sauf que là, pardon mais c'est un tout petit peu trop...
Il y a la petite fille de 12 ans, qui fait très attention de ne pas montrer son intelligence, et se rabaisse à n'être "que" la première de la classe sans dépasser la seconde de trop loin... Motif invoqué : pour qu'on la laisse tranquille. A la limite, soit.
Mais il y a surtout la concierge moche et idiote qui se révèle en fait avoir le niveau intellectuel d'une agrégée de philo, et qui fait tout pour que personne ne s'en aperçoive. C'est déjà beaucoup moins crédible, et puis surtout : pourquoi ? Pourquoi se tracasser à laisser résonner sa télé toute la journée pour faire croire qu'on végète devant alors qu'en réalité, on dévore La Phénoménologie de l'Esprit ? Pourquoi se forcer à faire des phrases grammaticalement incorrectes alors qu'on est extra-sensible à la linguistique ?
Ça, ça a été mon premier agacement.

Deuxième agacement, dans le même style : la vision du clivage pauvres/riches. Les pauvres sont extrêmement sensibles à l'intérieur d'eux-mêmes à toutes les petites choses de la vie ; les riches sont engoncés dans leurs (bonnes ?) manières et sont tout secs à l'intérieur. Avec évidemment quelques enfants-exceptions pour faire bonne figure (et pour ne pas faire totalement "les riches, tous des cons") : Paloma, Olympe ou Jean.
D'un côté, Manuela la femme de ménage portugaise est une "aristocrate du coeur", de l'autre, le riche et célèbre critique gastronomique de l'immeuble est un "despote brutal, assoiffé de gloire et d'honneurs". Vous ne trouvez pas ça un petit peu trop.... tout-noir-tout-blanc ?
En cherchant à éviter le politiquement correct, Barbery y retombe en plein dedans.

Autre agacement, mais beaucoup plus personnel, celui-là : je n'aime pas du tout sa façon d'écrire les dialogues ! En gros, très souvent, ça fait : tiret, réplique du personnage, puis on repasse au mode récit avant d'avoir le 2e tiret et la réponse de l'autre personnage. Je trouve que ça casse totalement le rythme, et bien souvent, je ne peux empêcher mes yeux de sauter tous seuls d'un tiret à un autre, histoire d'avoir le dialogue sans coupure, ce qui m'oblige ensuite à remonter mes yeux en haut à gauche de la page pour tout relire, avec les commentaires d'entre-dialogue, cette fois...
(Et je ne parle même pas de ma mère qui, elle, a lu le livre en deux fois : d'abord l'histoire "Paloma" puis l'histoire "Renée" parce que ça l'énervait d'être coupée en plein élan à chaque chapitre. C'est peut-être un truc de famille, alors...)

Je reconnais qu'il y a une certaine joliesse d'écriture, et certains passages aboutissent de manière efficace à des formulations lapidaires et originales que Muriel Barbery semble affectionner. Mais là encore, j'ai l'impression de retrouver le même schéma à chaque fois. Une réflexion plus ou moins philosophique est exposée dans un chapitre qui finit par une phrase-choc.
"L'Art, c'est la vie, mais sur un autre rythme.", "L'Art, c'est l'émotion sans le désir.", "C'est peut-être ça, être vivant: traquer des instants qui meurent.", "Le Futur, ça sert à construire le présent.", "L'Eternité, cet invisible que nous regardons." (pour n'en citer que quelques-unes, mais vous verrez il y en a plein).
C'est joli, me direz-vous ! Oui, c'est joli, et c'est même très poétique. Simplement, selon une expression fétiche de mon père : ça vire au procédé. L'écriture devient mécanique.

Et puis il y a autre chose aussi. Muriel Barbery a choisi de croiser deux personnages, et donc deux récits. Jusque-là tout va bien. Il y a donc alternance des chapitres (ou à peu près), avec changement typographique qui va avec, ce qui est d'ailleurs une bonne idée. Tout va bien aussi. Mais là où la chose se corse, c'est qu'en suivant ce procédé de coupure/reprise, il fallait trouver un moyen de garder le suspens entre la fin d'un chapitre "Renée" par exemple, et le début du chapitre "Renée" suivant (c'est-à-dire, 2 ou 3 chapitres plus loin... vous suivez ?).
Et alors là, une fois que le moyen a été trouvé, il n'a plus été lâché. Exemples de plusieurs débuts/fins de chapitres, pour que vous compreniez : "Chabrot sonne à ma loge" (p.82), "on frappe doucement à la porte de ma loge" (p.90), "quelqu'un sonne à la loge." (p.116), "on sonne à ma loge." (p.173), "Puis, vers dix heures, on sonne à ma porte." (p.185), "... et on frappe à la porte." (p.201), "On frappe deux petits coups brefs à la porte." (p.288), "... et je ferme ma porte." (p.85) (ah, variante audacieuse !)

Vous voyez ce que je veux dire ? Je comprends que ce soit une transition pratique, mais quand même !
Et tant qu'on est dans les énumérations, je vous donne une autre phrase qui m'énerve particulièrement, que j'ai retrouvée souvent, et qui est pour moi un artifice fallacieux de "créateur de suspens" : "C'est alors que la chose se produit." (p.79), "C'est alors que la catastrophe se produit." (p.230), "C'est alors que la chose advient." (p.238), "Et puis ça arrive." (p.344), "Et puis il s'est passé quelque chose." (p.355) etc...

Bon je vais m'arrêter là pour ce soir. Je tiens à souligner quand même que mises à part ces petites choses agaçantes, la lecture du Hérisson (c'est comme ça qu'il faut dire pour faire In... genre "t'as pas lu le Hérisson toi ?") est agréable. Ça se lit vite et ça se lit bien.
Mais étant donné tous ces gens qui ont A-DO-RE, je me devais d'étayer mon point de vue quelque peu moins enthousiaste...

Et puis j'en connais certains qui diront que c'est la déformation professionnelle des étudiants de Lettres qui ne peuvent plus lire un livre sans l'analyser et le décortiquer ! Et bien je crie haut et fort que "Faux et archi-faux !" Il y a beaucoup de livres que je lis sans même réfléchir à ce que je lis, et dans lesquels je me plonge toute entière sans l'ombre d'une distanciation critique !

Et heureusement !


"Je m'appelle Renée, j'ai cinquante-quatre ans et je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un immeuble bourgeois. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j'ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Mais surtout, je suis si conforme à l'image que l'on se fait des concierges qu'il ne viendrait à l'idée de personne que je suis plus lettrée que tous ces riches suffisants.

Je m'appelle Paloma, j'ai douze ans, j'habite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mais depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c'est le bocal à poissons, la vacuité et l'ineptie de l'existence adulte. Comme est-ce que je le sais ? Il se trouve que je suis très intelligente. Exceptionnellement intelligente, même. C'est pour ça que j'ai pris ma décision : à la fin de cette année scolaire, le jour de mes treize ans, je me suiciderai."